Je me souviens

Quand je pense à toi je pense à tout le chemin fait ensemble depuis la petite section de maternelle…

A cette époque je ne comprenais pas très bien tes allers retours entre La Rochelle et Perpignan. Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment su le pourquoi du comment mais il faut dire que je ne suis pas sûre d’avoir posé la question.

Je me souviens en revanche que tu étais une des deux seules filles de la classe à ne pas t’acharner sur moi quand les autres, pour une raison que j’ignore encore aujourd’hui, prenaient un malin plaisir à m’en faire baver.

Je me souviens des devoirs que l’on faisait par terre dans ta chambre en mangeant du Crunch. Des enquêtes que nous menions dans le quartier grâce au kit de petit détective que nous avions eu dans P’tit Loup notre magazine préféré. A 8 ans nous avions réussi à trouver tous les digicodes du quartier. Une de nos enquêtes avait faillit mal finir lorsqu’une porte coupe feu s’était refermée derrière nous, que nos efforts pour l’ouvrir à l’aide de notre pinceau à emprunte étaient restés vains et qu’il nous avait fallu escalader une vieille grille en métal rouillée pour nous sortir d’affaire.

Même après ton déménagement à Bordeaux nous avons gardé contact, c’est d’ailleurs là bas, avec toi que je suis allée au cinéma comme une grande sans ma maman.
A la fac tu es partie en séjour Erasmus au Pays de Galle, on en avait profité pour se faire un week-end à Londres toutes les deux.

Je me souviens que dans l’Eurostar j’écoutais Robbie Williams. Que ta colloc ne lavait pas les poêles après s’en être servie et les rangeait direct dans le placard. Que là bas tu étais allée chez le médecin et que sur la table d’examen au lieu d’être un papier jetable c’était une couverture.

Je me souviens que tu faisais tes études à Lyon et que ce n’était pas toujours facile à cause entre autre d’un contexte familial particulier. Un jour que tu venais me voir à Paris tu m’avais prévenue que tu avais un peu maigri mais rien de grave. En allant te chercher à la gare c’est ton sac que j’ai reconnu; toi, ma copine que je connais depuis toujours!

Après tes études tu ne trouvais pas de travail, je venais d’en trouver un à Paris, je t’ai convaincue d’y venir pour simplifier tes recherches. Je t’ai présentée mes amis sur place, on a pu reprendre presque comme au bon vieux temps de la petite école et se voir souvent.

Tu as toujours eu des trucs bien à toi, genre demander si tu pouvais aller aux toilettes quand tu étais à la maison, racheter un pack de yaourts pour compenser celui que tu avais pris dans les frigo alors que tu gardais notre chat chez nous quand on partais en week-end, te méfier comme de la peste de Copains d’Avant et MSN, les réseaux en vogue à l’époque, etc.

Mais j’étais habituée à ces drôleries.

Je me souviens de ce café bu assises sur les quais de Seine vers Châtelet. Il faisait beau, on a parlé de tout, de rien, et du boulot que tu avais trouvé.

Je me souviens avoir essayé de te motiver à continuer à chercher parce que tes diplômes te promettaient à mieux.

Je me souviens quelques temps plus tard du mail que j’ai envoyé pour t’annoncer à toi et à nos amis commun que j’étais deux, j’allais avoir un bébé.

Je me souviens que tu n’y as jamais répondu, que tu ne répondais plus au téléphone et que je ne comprenais pas pourquoi. Jusqu’à ce que la troisième copine de notre trio d’amies d’enfance m’apprenne que tu trouvais que j’avais changé, qu’il n’y en avait que pour moi, que j’étais hautaine, que tu ne voulais plus me voir mais que tu ne prenais pas la peine de me le dire parce que je finirais bien par comprendre.

Je me souviens que ça a été dur. Très dur. Surtout que durant ma grossesse nous avons eu des échanges de mails très peu sympathiques.
Pendant les trois années qui ont suivi j’avais des nouvelles de temps en temps par les amis.

Et puis j’ai appris que ce que je prenais depuis toujours pour des drôleries étaient les symptômes de quelque chose de plus sérieux.

Je me souviens que tu as demandé à passer quelques temps à l’hôpital, qu’à ce moment là j’étais enceinte de Poupette et que je n’avais pas vraiment envie de voir l’histoire se répéter avec des prises de tête et les contractions qui allaient avec.

Et puis je me souviens du coup de fil d’un de nos amis commun, rien qu’au ton j’ai compris, il faut dire que c’est horrible mais ça ne m’a pas surprise ayant mis le nom de schizophrénie bipolaire sur tes drôleries..

J’ai l’impression de ne pas avoir fait assez pour essayer de recoller les morceaux, même après avoir eu le diagnostique. Je savais que les visites étaient interdites à l’hôpital mais je n’ai même pas essayé ne serait ce que de te faire passer un mot pour te dire que j’étais là.

Je n’ai pas été là et je n’aurai plus jamais l’occasion de l’être. La seule chose que j’ai pu faire c’est parler à tes parents et envoyer des fleurs.

C’était il y a bientôt trois ans. Aujourd’hui je pense à toi souvent, quand j’entends Patrick Bruel, Étienne Dao, Le premier jour du reste de ta vie me met les larmes aux yeux à chaque fois.Etienne daho

Il me restera toujours un goût d’inachevé, une culpabilité, la sensation de ne pas avoir fait tout ce que je pouvais mais je veux croire que tu es libérée.

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